Une victoire à la Pyrrhus

Quelle qu’en soit l’ampleur, la quatorzième « journée d’action » contre la réforme des retraites, le 6 juin, n’aura pas plus d’effet sur le gouvernement que les 13 précédentes. Si Macron n’a pas vraiment obtenu « l’apaisement » qu’il réclamait, il peut estimer que, sur la réforme des retraites, il a sans doute remporté la partie, au moins provisoirement.

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Cependant, du point de vue de la bourgeoisie française, il s’agit d’une « victoire à la Pyrrhus » : le vainqueur en sort beaucoup plus affaibli, globalement, que le vaincu.

En quelques mois, Macron a nettement renforcé le rejet – et souvent, la haine pure – qu’il suscite dans la masse de la population. La Première ministre et les poids lourds de son gouvernement – Le Maire, Darmanin, Dussopt, Véran, Guerini, etc. – ne sont guère plus appréciés que le chef de l’Etat. Quant à Marlène Schiappa et ses frasques en tous genres, elles symbolisent à merveille la crédibilité de ce pouvoir. Même dans la large fraction des classes moyennes qui continue de soutenir Macron parce qu’elle a peur des « extrêmes », l’enthousiasme de 2017 a cédé la place à une irritation croissante, qui vire parfois à l’exaspération. L’étape suivante, c’est « les extrêmes ».

Faute d’une majorité à l’Assemblée nationale sur la réforme des retraites, le gouvernement a dû mobiliser deux articles de la Constitution – le 47.1, puis le 49.3 – pour passer outre le débat et le vote des députés. L’article 40 pourrait être dégainé dans le même but. Par deux fois, le Conseil constitutionnel a rejeté la demande d’organiser un « Référendum d’initiative partagée », dans un contexte où tous les sondages indiquaient une écrasante opposition à la réforme. Tout ceci s’est déroulé sous les regards attentifs et indignés de millions de jeunes et de travailleurs qui en concluent, à juste titre, que la « démocratie » française est une mauvaise farce.

Cette séquence a donc porté la crise de régime à des niveaux très dangereux, du point de vue de la bourgeoisie. Lorsqu’un discrédit aussi profond ne frappe plus seulement tel ou tel gouvernement, mais l’ensemble des institutions « démocratiques », la classe dirigeante marche sur une corde raide. En 2018 et 2019, le mouvement des Gilets jaunes avait donné un premier aperçu des conséquences explosives d’une telle situation. Un « premier aperçu » seulement, car ce qui se trame dans les profondeurs de notre peuple, dont les traditions révolutionnaires sont mondialement connues, donnera au mouvement des Gilets jaunes, par contraste, des allures de simple escarmouche.

L’impasse du régime

Dans l’absolu, la bourgeoisie aurait tout intérêt à encaisser le bénéfice de la réforme des retraites, d’une part, et d’autre part à faire pression sur Macron pour qu’il dissolve l’Assemblée nationale à court terme, dans l’espoir de redonner à la Ve République un semblant de vernis démocratique. Or précisément, à ce stade, la bourgeoisie n’exerce pas cette pression. Pourquoi ? Parce que la profondeur de la crise politique est telle que des élections législatives anticipées pourraient aggraver cette crise, au lieu de l’atténuer. En effet, quelle sorte de majorité parlementaire pourrait bien sortir de nouvelles élections législatives, ces prochains mois ? Sur fond de débâcle de LREM et de fracturation des Républicains, une coalition de ces deux partis semble très improbable. Une coalition de LREM et de la NUPES est exclue tant que celle-ci est dominée par la France insoumise (FI). Et précisément parce qu’elle est dominée par la FI, l’hypothèse d’une majorité absolue de la NUPES n’a pas du tout les faveurs de la classe dirigeante, car celle-ci a urgemment besoin de contre-réformes drastiques. Reste la possibilité d’un gouvernement de coalition avec le Rassemblement National, à l’image de l’actuel gouvernement italien. Mais cette option est loin d’être acquise, électoralement, sans parler de l’électrochoc qu’elle enverrait dans de larges couches de la jeunesse et de la classe ouvrière.

Bref, l’époque de « l’alternance politique », lorsque droite et « gauche » se succédaient, au pouvoir, suivant le paisible mouvement d’une vieille pendule – cette époque est révolue et ne reviendra pas, car c’est la profonde crise du capitalisme qui en a brisé le mécanisme. En dernière analyse, la crise de régime du capitalisme français est l’expression politique d’une crise du système économique et social. Or cette crise est loin, très loin d’être terminée.

L’alternative révolutionnaire

La conclusion qui en découle, de notre point de vue de classe, est parfaitement claire : pour mettre un terme définitif à la crise économique et sociale, il faut porter les travailleurs au pouvoir, exproprier la grande bourgeoisie et réorganiser la société sur des bases socialistes, c’est-à-dire sur la base d’une planification démocratique de l’appareil productif. Toute autre « solution » n’est qu’un leurre et une tromperie (sincère ou non, peu importe). Un nombre croissant de jeunes et de travailleurs commencent à tirer cette conclusion, même s’ils n’ont pas toujours les idées claires, théoriquement, sur les voies et moyens d’y parvenir.

Malheureusement, ils ne sont pas aidés par les dirigeants officiels de la gauche et du mouvement syndical, qui s’accrochent désespérément à leurs vieilles lunes réformistes et expliquent à qui veut l’entendre qu’un capitalisme « à visage humain » serait possible – au moment même où ce système menace de plonger l’humanité dans une barbarie généralisée. Telle est la contradiction centrale de la situation, en France comme ailleurs. Elle reste conforme à ce qu’écrivait Trotsky, en 1938, au tout début de son Programme de transition : « La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat. »

Sophie Binet « théorise »

Pour s’en faire une idée, il suffit d’écouter l’interview accordée à Médiapart, le 10 mai dernier, par la nouvelle secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. Sans surprise, elle se garde bien de suggérer la possibilité de renverser le capitalisme. Mais il faut aussi relever ce qu’elle dit des grandes mobilisations de ces derniers mois. Au journaliste qui lui demande pourquoi la CGT n’a pas aussi mobilisé à l’échelle nationale, interprofessionnelle, sur la question brûlante des salaires, Binet répond ceci : « Les retraites et les salaires, ça ne fonctionne pas du tout pareil : les salaires, le premier interlocuteur, c’est le patron, et donc il y a des mobilisations dans les entreprises, sur les lieux de travail, directement en lien avec les négociations salariales. Mais un mouvement national interprofessionnel sur les salaires, c’est beaucoup plus rare et à peu près jamais vu ».

Sophie Binet s’efforce de couvrir son conservatisme d’un voile « théorique ». Cette différence majeure entre « salaires » et « retraites » relève d’une ridicule scolastique bureaucratique. Nous l’expliquons depuis le mois de janvier : en cantonnant le programme de la lutte à la seule question des retraites, dans un contexte où l’inflation – entre autres problèmes – frappe durement l’ensemble des travailleurs, la direction de l’intersyndicale a limité le potentiel du mouvement.

Dans les faits, les travailleurs d’un certain nombre d’entreprises ont saisi l’occasion de la lutte contre la réforme des retraites pour se lancer dans une grève sur la question des salaires et des conditions de travail. C’est le cas, notamment, des travailleuses en grève de Vertbaudet, dont le courage et la détermination, face à une direction implacable et au harcèlement policier, suscitent l’admiration et la solidarité de larges couches de la population. L’écho national de cette grève est la meilleure réponse que l’on puisse apporter aux raisonnements abstraits de Sophie Binet.

Quoi qu’en pense la secrétaire générale de la CGT, de grandes luttes nationales sont à l’ordre du jour non seulement sur la question des retraites, mais aussi sur la question des salaires – et sur tous les problèmes qui accablent la masse des exploités et des opprimés. Il faut s’y préparer en balayant les arguments conservateurs qui veulent limiter les méthodes et la portée de la lutte. En fin de compte, notre classe ne sera victorieuse – définitivement victorieuse – que lorsqu’elle aura exproprié la poignée de parasites géants qui font la pluie et le beau temps, dans ce pays, et réorganisé la société sur des bases socialistes.

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